Sciences-Faits-Histoires

Langage des signes au Magdalénien il y a 14000 ans cal BP

Langage des signes et de la communication graphique à la fin du Magdalénien il y a environ 14000 ans cal BP

 

Figures enigmatiques fantastiques ou composites gravees sur lissoir rochereil musee national de prehistoire emilie lesvignes

Figure 3 : Figures énigmatiques (fantastiques ou composites) gravées sur lissoir, Rochereil - Figure 4 : Aurochs gravé sur lissoir, Rochereil (Musée national de Préhistoire). Crédit Émilie Lesvignes

 

Cet article est dans la lignée de ceux concernant la transmission du savoir et de la mémoire aux temps préhistoriques, c'est à dire avant l'invention théorique de l'écriture, considérée comme le début de l'Histoire par les normes scientifiques actuelles, et rejoint donc la compilation de données présente sur ce site sur ce thème, avec comme exemple :

https://www.sciences-faits-histoires.com/blog/archeologie/diffusion-du-savoir-il-y-a-deja-400-000-ans-culture-mondiale.html

 

Tout comme celui cité, il s'agit d'un extrait d'un article scientifique, mais dont le sujet se situe aux environs de 12 000 ans avant notre ère, ou 14 000 ans avant notre présent, alors qu'il reflète des découvertes et interprétations proches des mêmes que celles datées de 400 000 ans concernant une transmission des connaissances et pratiques ancestrales aux générations futures, via des traces de symboles ou d'indices que nous découvrons. A cette période bien plus proche de nous, l'homme surnommé magdalénien par nos scientifiques est strictement identique à nous, physiquement parlant. Il est l'héritier des précédentes cultures ayant parcouru le Moyen-Orient, l'Europe et l'Asie et ayant déjà commencé à coloniser les Amériques selon les dernières découvertes.

Mais les magdaléniens ont aussi vécu lors d'une période climatique déstabilisée et en proie à une succession de cataclysmes liés, dont j'ai déjà parlé ici (voir aussi en bas). https://www.sciences-faits-histoires.com/blog/preuves-autre-histoire/impact-cometaire-au-dryas-recent-de-plus-en-plus-confirme.html

 

Langage de signes et communication graphique à la fin du Magdalénien

 

L'art de Rochereil (Grand-Brassac), de l’abri Mègeet de la Mairie (Teyjat, Dordogne), France

 

Par Patrick PAILLET, Maître de conférences, Muséum national d’Histoire naturelle, Département de Préhistoire, UMR 7194, Musée de l’Homme et Elena MAN-ESTIER, Conservatrice du Patrimoine, Ministère de la Culture et de la Communication, Direction générale des Patrimoines, Service du Patrimoine, Sous-Direction de l’Archéologie UMR 5199 Pacea

Extrait de : Olivier BUCHSENSCHUTZ, Christian JEUNESSE, Claude MORDANT et Denis VIALOU (dir.),Signes et communication dans les civilisations de la parole, Paris, Édition électronique du CTHS (Actes des congrès des sociétés historiques et scientifiques), 2016.

Résumé

À partir de quelques exemples tirés de l’iconographie pariétale et mobilière des sites de Rochereil et de Teyjat (La Mairie et l’abri Mège), les auteurs montrent l’originalité et la puissance du langage des signes et de la communication graphique à la fin du Magdalénien, il y a environ 14 000 ans cal BP. Cette période est contemporaine des ultimes soubresauts de la dernière glaciation qui induisent une transformation radicale des paysages et des écosystèmes. Les sociétés humaines, jusqu’alors inféodées aux steppes périglaciaires, s’adaptent peu à peu à ces changements en transformant leurs équipements, en révisant leur stratégie économique et cynégétique, en modifiant en quelque sorte leur mode de vie. Elles repensent également le nouveau monde qui les entoure et inventent de nouveaux symboles. La communication graphique et le langage qu’elles soutiennent en sont le meilleur reflet.

Abstract

Through some examples of parietal and portable iconography of the sites of Rochereil and Teyjat (La Mairie and Mège shelter), the authors show the power and originality of the symbolic language and graphic communication at the end of Magdalenian, about 14 000 years ago cal BP. This period is contemporary of the last back-and-forth of the Late Ice Agethat led to an important landscape and ecosystem transformation. Human societies that were directly linked to periglacial steppa are due to an adaptation towards these changes by transforming their weapons, by thinking new economic and hunting strategies, somehow by changing their way of life. They also modify their way of thinking this new world surrounding them and invent new symbols. Their graphic communication with its language is its best reflectance.

 

" Il y a environ 14000 ans cal BP, les dernières sociétés paléolithiques (Magdalénien supérieur et final) évoluent dans des environnements en profonde mutation. L’instabilité climatique qui règne durant le Bölling-Alleröd (GIS-1) a un impact direct sur les écosystèmes. Une recomposition des faunes est alors engagée. Les grands troupeaux des steppes froides et des toundras ouvertes comme l’antilope saïga, le bison et le renne, disparaissent progressivement des paysages. Ils migrent pour la plupart vers le nord, vers l’est ou vers les régions de montagnes. Des espèces animales tempérées comme le cerf, l’aurochs ou le sanglier se développent de nouveau et recolonisent des espaces qui se referment progressivement sous l’emprise des forêts (Costamagno, Laroulandie (dir.)2003). Les derniers magdaléniens exploitent de plus en plus des petits gibiers (léporidés, spermophiles,… ) et domestiquent le loup (Boudadi-Maligne 2010 ; Boudadi-Maligneetal. 2011, 2012, 2014). Les changements climatiques et environnementaux engendrent une modification de l’économie des groupes préhistoriques. Les hommes adaptent leurs équipements techniques lithiques et osseux. Ils produisent des outils standardisés, notamment sur grandes lames pour les outils domestiques et sur de petites lames ou lamelles pour les instruments de chasse. De nouvelles armes apparaissent, notamment différents types de pointes. On note également des innovations dans les armements en bois de cervidés et dans leur système d’emmanchement. La miniaturisation des équipements de chasse est rendue nécessaire par l’évolution des pratiques cynégétiques en milieu fermé (Langlais 2010, Naudinot 2013, Valentin 2008). Les pratiques symboliques, notamment le langage et la communication par l’image, évoluent également. Ces changements radicaux revêtent une forte empreinte territoriale ou essaiment plus largement selon une double dynamique qui n’est pas contradictoire dans les paysages en voie de fermeture (Collectif 2014). Les grottes de Rochereil (Grand-Brassac) et de la Mairie (Teyjat) dans le nord de la Dordogne sont deux sites majeurs contemporains de cette période de transition entre Magdalénien et Azilien (fig. 1)."

 

Rochereil teyjat ppaillet1

Figure 1 : Carte de situation des sites de Rochereil et Teyjat. DAO Patrick Paillet

 

La petite grotte de Rochereil, découverte au début du XXe siècle et fouillée essentiellement entre 1937 et 1941, correspond à un lieu d'intenses occupations dont la fonction au Magdalénien était vraisemblablement liée pour partie à la production d'objets ornés et de parures (Man-Estier et Paillet 2013b, Paillet 2014b). En effet, si l’on considère la taille du site (une trentaine de m² !) et l’épaisseur relativement modeste de la couche magdalénienne (une quarantaine de cm), la série d'objets d'art recueillie par le Dr Paul-Émile Jude est considérable (plus de 250 pièces). La grotte mesure une quinzaine de mètres de longueur et 2 à 3 m de largeur. Sa hauteur varie d’environ 5 m à l’entrée à moins de 2 m dans sa partie la plus profonde. Les fouilles de P.-E. Jude ont mis au jour d’importants dépôts du Magdalénien et de l’Azilien. Une reprise récente des séries dans le cadre d’un Projet Collectif de Recherche « Peuplements et cultures à la fin du Tardiglaciaire dans le nord du Périgord, entre Dronne et Tardoire » dirigé par P. Paillet a permis de requalifier la séquence archéostratigraphique du site. Il s’agit de Magdalénien supérieur ancien et récent, d’Azilien ancien et récent et de Laborien. P.-E. Jude publie deux coupes stratigraphiques relevées à l’entrée et à l’intérieur de la grotte (Jude et Cruveiller 1938, Jude 1960). La principale, à l’aplomb de l’entrée de la grotte, fait apparaître au moins quatre couches superposées de couleur et de structure différentes :

– la couche I est stérile et repose sur le sol rocheux. Elle est constituée de sables fluviatiles sur la terrasse et d’argile calcaire rougeâtre dans la grotte.

– la couche II correspond au Magdalénien supérieur. Elle mesure près de 40 cm d’épaisseur. Sur la base de l’hétérogénéité de certains éléments lithiques et faunistiques, cette couche a été partagée arbitrairement en deux niveaux, IIa (niveau inférieur, comprenant les 2/3 de la couche) et IIb (niveau supérieur).

– la couche III correspond à l’Azilien. Elle mesure plus de 1,80 m d’épaisseur et se superpose directement à la couche II, sans zone stérile intermédiaire. Cette couche est subdivisée en trois niveaux (IIIa, IIIb et IIIc).

– enfin, la couche IV est stérile et constituée de terre végétale. Elle mesure environ 2 m d’épaisseur.

 

La grotte de la Mairie (Teyjat) est située à une vingtaine de km au nord de Rochereil. Elle s’ouvre au midi, dans le village de Teyjat, au cœur d’un massif de calcaires dolomitiques du Bajocien. Elle est constituée de deux galeries divergentes : une galerie fossile subhorizontale d’une centaine de mètres de longueur, large de 5 m et haute de 4 m en moyenne et une galerie active descendante d’une quarantaine de mètres. Le gisement magdalénien et la zone ornée occupent les 10 premiers mètres de la galerie supérieure. Les occupations fouillées au début du siècle par Pierre Bourrinet, aidé épisodiquement par Denis Peyrony et Louis Capitan, ont mis en évidence une importante archéoséquence (jusqu’à 4 m de remplissage), divisée en deux couches du Magdalénien supérieur (couches inférieures A et B – Magdalénien supérieur ancien et couches supérieures C et D – Magdalénien supérieur récent). Les deux couches ont livré un assemblage lithique et osseux très riche et bien caractéristique du Magdalénien supérieur. Les occupations de la Mairie sont parfaitement synchrones du Magdalénien de Rochereil (Aujoulat 1984 ; Barrière 1968, 1972 ; Capitan et al. 1908 ; Langlais 2014).

L’abri Mège (Teyjat), à environ 200 m à l’est de la grotte de la Mairie, le petit abri Mège renferme une séquence unique du Magdalénien supérieur ancien, épaisse de 40 cm à près de 1,60 m à l’entrée(couche 2). Elle est contemporaine des couches A et B de la Mairie (Capitan et al. 1906, Langlais 2014). Ces trois sites ont livré d’importantes séries d’objets d’art dont la mise en comparaison est particulièrement enrichissante. Les représentations pariétales de la Mairie, réalisées sur un vieil édifice stalagmitique aujourd’hui disloqué, rappellent par bien des aspects l’art mobilier et notamment celui de Rochereil. Il est donc cohérent de placer l’art pariétal de la Mairie en résonance avec les séries d’objets ornés.

Singularité des arts de la Préhistoire

L'un des points communs à l'ensemble des sociétés de chasseurs-collecteurs du Paléolithique supérieur est l'existence d'un langage de signes et d'une communication graphique hautement symbolique désignée communément sous le terme d’« art ». Présent depuis près de 40 000 ans sous sa forme pérenne, l’art préhistorique est remarquable par la persistance de thèmes et de techniques d’expression durant toute sa trajectoire paléolithique. Les évolutions, les changements ou les ruptures qui marquent parfois son développement ne remettent pas radicalement en cause la cohérence de l’ensemble des pratiques artistiques. Elles ne changeront véritablement qu’avec les sociétés agro-pastorales du Néolithique. L’art préhistorique occupe des terrains d’expression différenciés. Les parois, les plafonds et les sols des grottes et des abris, parfois les roches disposées à l’air libre dans des fonds de vallées au cœur de la nature, constituent les supports exclusifs de l’art pariétal et rupestre monumental plus ou moins déconnectés de la vie des hommes. L’art est également présent dans leur quotidien immédiat. Il occupe d’innombrables outils, rehausse une infinité d’armes et se glisse parfois, souvent même, sur des restes fragmentaires sans utilité apparente et immédiate et sur des déchets. La communication graphique paléolithique est élaborée à partir de thématiques fondamentalement ancrées dans l’observation du vivant. L’art préhistorique est souvent qualifié d’art animalier et son bestiaire affiche une pluralité zoologique extrême, en particulier dans l’art des objets. Cette diversité est moins grande dans l’art des grottes. Cependant, une dizaine d’espèces animales prédominantes constituent la grande majorité de l’iconographie animalière (fig. 2). Il s’agit du cheval, du bison, de l’aurochs, du cerf, de la biche, du renne, du bouquetin, du mammouth, des félins et de l’ours. Les poissons et les oiseaux ne sont pas rares, mais leur dessin résiste souvent à l’interprétation (Citerne 2003, Paillet 2006, Crémadès 1997, Nicolau-Guillaumet 2008). Les artistes préhistoriques ne puisent pas exclusivement leur source d’inspiration dans le réel et son observation. Le corpus des représentations non-figuratives, parfois qualifiées de géométriques ou plus souvent encore d’abstraites, est immense, plus grand encore que celui des animaux, mais il est plus discret. Les préhistoriens rassemblent sous le vocable de « signes » un corpus polymorphe d’entités graphiques plus ou moins élaborées à partir des formes élémentaires que sont le point, la ligne et le plan (Sauvet 1990). Les signes possèdent des caractéristiques formelles relativement stables auxquelles sont associés conventionnellement un ou plusieurs signifiés. Leur rôle est donc de servir à la communication. C’est aussi le cas de l’image humaine qui est relativement fréquente, mais souvent éloignée de la réalité, soit par le biais de processus de segmentation graphique (mains, membres, sexes isolés, etc.), soit par exagération de traits (bestialisation des profils humains) (Bourrillon et al. 2012, Fuentes 2013, Vialou 1991).

 

Lire la suite ci-dessous :

Au Magdalénien, les supports utilisés par les artistes, tout comme les techniques d’expression mobilisées, sont extrêmement divers. L'art envahit tous les supports, qu’ils soient lithiques ou osseux, ordinaires comme le bois de renne, ou peu communs, voire exceptionnels, comme l'ivoire de mammouth. Parallèlement, on note des tendances de productions qui combinent à la fois un support, une technique et parfois même un thème spécifiques. Il en est ainsi des scapulas (omoplates) gravées et striées finement (Paillet2014a). On en connaît quelques-unes à la Mairie (fig. 8) et une quarantaine à Rochereil (fig. 9). Ces supports plats et très fragiles sont souvent fragmentaires ; nous n’avons accès qu’à une partie des décors réalisés. Après une éventuelle préparation des surfaces par d’intenses raclages destinés peut-être à débarrasser le support des tissus mous (chair, graisse), les figures sont gravées, reproduites par tous les types de traits imaginables, larges ou fins, superficiels ou profonds, en raclages, parfois même asymétriques donnant l’illusion du relief exhaussé. Sur ces supports plats, auxquels il convient aussi d’ajouter d’assez nombreuses mandibules et des os coxaux, les techniques de gravure et les thèmes s’entremêlent inextricablement en un apparent désordre. Les animaux (souvent des cervidés ou des chevaux) se croisent, se superposent et s’entremêlent en formant des constructions graphiques presque irréelles, d’authentiques palimpsestes qui résistent souvent à l’analyse et à l’interprétation. Dans l’espace plus ou moins plat, mais contraignant des scapulas, les animaux se logent le plus étroitement possible. Le champ graphique est ainsi optimisé dans toute sa spatialité. Les scapulas gravées, mais aussi peintes dans certains cas (au Gravettien notamment, il y a plus de 26 000 ans cal BP), constituent des objets d’art tout à fait exceptionnels durant le Paléolithique. Si leur fonction précise nous échappe, on pressent leur haute valeur symbolique dont la scapulomancie n’est qu’un avatar historique. Elles sont présentes dans de nombreux gisements du grand Sud-Ouest de la France (La Madeleine, Laugerie-Basse, grotte Richard, l’abri du Morin, Isturitz, Mas-d’Azil) (Capitan et Peyrony 1928 ; Paillet 2014a ; Deffarge et al. 1975 ; Saint-Périer 1930,1936) et du piémont cantabrique (cueva Oscura, El Cierro, Rascaño, El Juyo, Altamira, ElCastillo) (de las Heras et al. 2010-2011). Si leur contexte archéostratigraphique n’est pas toujours précis, elles sont connues de la fin du Solutréen (il y a environ 20 000 ans) à la fin du Magdalénien. Ailleurs, notamment en Europe centrale et orientale, et dans des temps plus anciens, durant le Pavlovien ou le Gravettien, ce sont des scapulas peintes qui dominent (Mons et Péan 2014).

 

Figure 14 caprines et cervides representes en vue conventionnelle de face

Figure 14 : Caprinés et cervidés représentés en vue conventionnelle de face. a : bouquetin et signes sur lame d’os découpée, Rochereil ; b : tête de bouquetin sur fût de harpon, Rochereil : c : tête de capriné (chamois ?) sur embase de harpon, Rochereil ; d : tête de bouquetin ? sur fût de harpon, Rochereil (Musée national de Préhistoire) ; e : têtes de cervidés sur baguette demi-ronde, abri Mège et f : têtes de caprinés sur baguette demi-ronde, La Mairie – Teyjat (Musée d’Archéologie nationale). Crédits : Émilie Lesvignes (a à d), Patrick Paillet (e et f).

 

Une nouvelle manière de penser et de reproduire le réel

Les magdaléniens, dans les phases moyennes ou plus récentes de leur développement, ont exploré la réalité dans des directions multiples. Comme nous l’avons vu plus haut, la fidélité au réel n’a jamais constitué une règle stricte. On qualifie à tort les artistes magdaléniens de « naturalistes » parce qu’on ne retient dans le vaste corpus hétéroclite de leurs productions graphiques et plastiques que celles qui donnent l’illusion de reproduire objectivement le réel, mais dans les faits, les artistes retravaillent et modèlent la réalité en fonction de leur propre vision du monde et des messages qu’ils souhaitent transmettre (fig. 10). Le réalisme des images magdaléniennes n’est qu’une illusion. Il est parfois même une véritable déconstruction/reconstruction du réel comme l’attestent les formes animales ou humaines stylisées ou schématisées qui se diffusent sur de larges territoires vers la fin du Magdalénien (Bosinski 2011, Bourrillon et al. 2012). Trois exemples iconographiques sont emblématiques de cette nouvelle manière de penser et de traiter les formes, de les codifier graphiquement. Il s’agit des chevaux macrocéphales ou barygnathes, de certains animaux représentés plus ou moins schématiquement en perspective frontale (caprinés et cervidés notamment) et des figures féminines schématiques, les FFS. (...)

 

Figures feminines schematiques gravees sur paroi fronsac dordogne patrick paillet

Figure 16 : Figures féminines schématiques gravées sur paroi, Fronsac (Dordogne). Crédit Patrick Paillet - Figure 15 : Bouquetin vu de face et schématisation de bouquetin (Llonin, Espagne). Crédit Patrick Paillet et relevé Javier Fortea Pérez

 

À partir du Magdalénien supérieur, dans l’art pariétal et l’art mobilier, le corps de la femme est célébré d’une manière particulièrement originale, presque inconnue jusqu’alorsDe profil, l’Ève des temps magdaléniens est mince contrairement à ses cousines du Gravettien (Bosinski 2011, Collectif 2011). Penchée vers l’avant, elle a le ventre plutôt plat ; son torse est étroit et elle est habituellement acéphale. En revanche, elle est fessue et elle repose sur une épaisse cuisse souvent terminée en pointe. Très rarement, elle est dotée de seins et de bras. De profil, son image se réduit peu à peu à une forme cursive caractérisée par un dos cambré et des fesses proéminentes. Le style dépouillé des figures féminines schématiques (FFS) est conventionnel (fig. 16). Si les figures féminines ainsi vues de profil apparaissent dans l’art pariétal dès le Gravettien (Cussac, Dordogne et Pech-Merle, Lot), c’est essentiellement à la fin du Magdalénien que leur silhouette se schématise de cette manière (Bourrillon 2009). À l’instar des caprinés croqués en perspective frontale, les artistes recherchent des formes de plus en plus simples et dépouillées, mais malgré cela, l’identité féminine du modèle survit au résumé de courbes et de plans gravés, peints ou sculptés. Les FFS constituent une innovation graphique et plastique tout autant qu’intellectuelle et symbolique. Elle remporte dans l’Europe du Tardiglaciaire un franc succès si l’on en juge par son immense aire de diffusion, des Asturies à la Pologne, hormis le piémont pyrénéen, à l’exception d’un exemplaire mentionné à Gourdan (Fritz et al. 1993). Elle témoigne de l’intensité des contacts et des relations entre les groupes humains à cette époque et dans les espaces encore très ouverts des steppes magdaléniennes. Si la dispersion des chevaux macrocéphales indique des mouvements réduits et convergents autour de lieux d’intenses activités culturelles, les FFS se meuvent dans des espaces démesurés où les mouvements sociaux, culturels et symboliques divergent dans presque toutes les directions. Elles constituent également à leur manière un marqueur graphique à forte valeur chronologique et culturelle. On fera abstraction des quatre plaquettes calcaires gravées de plusieurs figures simplifiées, prétendument découvertes dans la grotte de La Mairie, et qui sont vraisemblablement des faux (Duhard 1991), pour n’évoquer ici que les huit représentations gravées de Rochereil dont certaines ont pour singularité d’être vues de trois-quarts ou de face (Paillet 2011) (fig. 17).

 

Figure 17 representations feminines schematiques de rochereil musee national deprehistoire

Figure 17 : Représentations féminines schématiques de Rochereil (Musée national de Préhistoire). a : figure féminine de face gravée sur os d’oiseau ; b : figure énigmatique (femme de face ?) gravée sur lame d’os découpée ; c : figure féminine schématique de face gravée sur lame d’os découpée ; d : figure féminine de face et motif en « feuille » gravés sur diaphyse d’os long ; e : figures féminines schématiques de profil gravées sur lame d’os ; f : femme de face gravée sur diaphyse d’os long ; g : figure féminine schématique gravée sur os d’oiseau. Crédit Émilie Lesvignes.

 

Un nouveau système de signes à la fin du Magdalénien

À travers ces trois exemples thématiques et formels, on perçoit les liens qui unissent les sites de Rochereil et ceux de Teyjat (La Mairie et Mège), ainsi que leurs spécificités, dans le monde magdalénien peut-être en crise, assurément en cours de mutation. On ignore encore si toutes ces manifestations artistiques, dans leur disparité la plus radicale, sont le fruit d'une société humaine unique, homogène en quelque sorte, ou s'il s'agit plutôt de produits issus d'une mosaïque de groupes qui auraient en partage un fond commun de techniques, de symboles et de croyances. Cette dernière hypothèse, privilégiée au sein de la communauté scientifique, trouve un bon argument à Rochereil dans certaines productions graphiques pour le moins originales. Le corpus d’art mobilier de Rochereil, sur tous types de supports, rassemble plus de 250 objets. C’est une série très importante, compte tenu de la modeste taille du gisement. Rochereil est à l’évidence un site de production d’œuvres d’art (et de parures) au Magdalénien supérieur, au même titre que la grotte de La Vache (Ariège), La Madeleine ou Laugerie-Basse (Dordogne), La Marche (Vienne) et Gönnersdorf (Rhénanie) (Clottes et Delporte (dir.) 2004 ; Capitan, Peyrony 1928 ; Pales et Tassin-de-Saint-Péreuse 1969, 1976, 1981, 1989 ; Bosinski et al. 2001). Les objets ornés de motifs exclusivement non figuratifs ou géométriques sont largement majoritaires (près de 200). Nous n’avons recensé que 25 pièces à décor figuratif et une trentaine associant géométrique et figuratif. Une étude approfondie des décors dits « abstraits » ou géométriques doit être entreprise, mais une première analyse nous permet déjà d’isoler des catégories morphologiques récurrentes qui présentent une certaine stabilité formelle, malgré quelques variantes, et qui s’apparentent donc à de vrais « signes » dans le sens sémiologique du terme, mais ils échappent souvent à la méthode de classement typologique et ils résistent à la terminologie. En d’autres termes, nous avons le plus grand mal à les décrire et à les nommer. Ce sont notamment des motifs ou des signes qui ont en commun les mêmes caractéristiques formelles : ils font penser à des représentations végétales. Ce sont des fuseaux, des ogives ou des ellipses, prolongés d’un trait et dotés de remplissages linéaires internes qui rappellent le limbe d’une feuille avec ses nervures, principale et secondaires, et son pétiole (fig. 18). Ce sont aussi des motifs ovales plus complexes couronnés par deux tracés courbes orientés vers l’extérieur (deux feuilles linéaires ?) et disposés en symétrie. L’origine figurative de ces motifs est prégnante, mais elle est confuse. Du végétal ou de l’animal lequel est le meilleur prétendant ? Henri Breuil, qui fut l’un des premiers à s’intéresser à ces figures qu’il qualifiait de « dégénérées », entretint le doute. Tout à la fois, il parlait d’évolution phytomorphique du motif (1907, p. 6), en employant un vocabulaire descriptif particulièrement fleuri (pédoncule, fleur, lys, tubercule, rave, etc.), et prétendait qu’il s’agissait d’abréviations d’animaux vus de face et notamment des têtes de caprinés ou d’équidés (Breuil 1905, 1907). La quête de l’origine figurative des signes élaborés n’a finalement pas beaucoup de sens. En effet, si nous ne disposons pas de toutes les étapes graphiques des processus de schématisation, comme c’est le cas d’une certaine manière des FFS, nous courons le risque de nous enfermer dans des impasses interprétatives.

 

Figure 18 motifs en forme de feuille et de rave de rochereil musee national deprehistoire

Figure 18 : Motifs en forme de « feuille » et de « rave » de Rochereil (Musée national de Préhistoire). a : motif en « feuille » sur baguette de bois de renne ; b : motif en « rave » sur pièce biseautée en bois de renne ; c : motif en « feuille » et figure féminine vue de face sur diaphyse d’os long ; d : motifs en « feuille » et en « ogive » et oiseau sur outil intermédiaire ; e : motif en « rave » sur mandibule ; f : motifs en « feuille » et « ogive » sur outil intermédiaire ; g : motifs en « feuille » sur outil intermédiaire ; h : motifs en « rave »sur base de bois de renne. Relevés Patrick Paillet.

 

Le principal enseignement que nous pouvons tirer de cette première révision des motifs élaborés de Rochereil, c’est l’extrême complexité des processus de schématisation mis en œuvre par les artistes magdaléniens. Le glissement graphique progressif de certaines images figuratives vers une « ornementation » géométrique, la tendance au schématisme sur les armes, les outils ou d’autres supports en matières dures animales est une constante dans l’iconographie mobilière du Magdalénien, particulièrement dans sa phase finale (motifs pisciformes, etc.). Les formes épurées facilitent vraisemblablement la polyvalence sémantique des signes. En même temps, l’interprétation et la compréhension de ces formes de plus en plus abstraites se réduisent à proportion du groupe ou des individus qui les ont créées. Les figurations cursives évoquées ici nous montrent que le langage des signes et la communication graphique au Magdalénien s’exerçaient dans de multiples directions et sous différentes formes (polymorphie), parfois très abstraites, comprises par un groupe, tantôt largement transmises et tantôt réservées. Ces symboles, qui constituent l’un des ensembles abstraits les plus homogènes et les plus originaux de l’art paléolithique, forment un langage socialement normé, riche des concepts idéologiques de la société qui les a créés et de la propre expression de l’individu qui les a matérialisés par l’image. Ces productions sont spécifiques presque exclusivement au site de Rochereil. De rares motifs similaires sont connus dans d'autres sites, comme à La Madeleine, à Laugerie-Basse ou à Teyjat (fig. 19), mais de manière isolée ou ponctuelle. Ils témoignent s’il en était besoin de l’intensité de la vie spirituelle durant la Préhistoire, de l’originalité des langages symboliques et de la puissance des échanges entretenus entre les groupes magdaléniens sur les vastes territoires progressivement transformés par les changements climatiques de la fin du Tardiglaciaire."

 

Figure 19 bois de renne et cote graves de motifs en feuille et de motifs enigmatiques figures feminines vues de face segments d animaux etc musee d archeologienationale releves hen

Figure 19 : Bois de renne et côte gravés de motifs en « feuille » et de motifs énigmatiques (figures féminines vues de face ?, segments d’animaux, etc.) (Musée d’Archéologie nationale). Relevés Henri Breuil (in Capitan et al. 1908).

 

Extraits de :

https://www.academia.edu/32638291/Langage_de_signes_et_communication_graphique_%C3%A0_la_fin_du_Magdal%C3%A9nien_Lart_de_Rochereil_Grand_Brassac_de_labri_M%C3%A8ge_et_de_la_Mairie_Teyjat_Dordogne

 

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Yves Herbo, Compilations de données, Sciences-Faits-Histoires, 19-08-2021

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